3 générations sur les marchés | Kevin Warsh est désormais président de la Réserve fédérale. Voici ce que cela signifie

28 mai 2026 | Points de vue | Lecture de 9 minutes

3 générations sur les marchés | Kevin Warsh est désormais président de la Réserve fédérale. Voici ce que cela signifie

« 3 générations sur les marchés » est une nouvelle série produite par notre bureau de Montréal Denis Durand (50 ans de marchés), Eric Desbiens et Michael Iuliani (25 ans et 10 ans) y partagent trois regards sur les enjeux du jour. Dans ce premier numéro, Denis tire les leçons de cinq décennies de transitions à la tête de la Fed.

C’est fait. Kevin Warsh a été assermenté le 22 mai comme 17e président de la Réserve fédérale, après un vote de 54 contre 45 au Sénat, le plus serré de l’histoire moderne. Un seul démocrate, John Fetterman de Pennsylvanie, a traversé la ligne de parti.

Au Canada, la nouvelle a été traitée en brèves d’agences de presse. Pas de vraie analyse de ce que ça peut signifier pour nous, le changement de garde à la banque centrale la plus puissante au monde. Personne ne semble avoir relevé l’ironie non plus : notre premier ministre a déjà embauché Warsh pour faire exactement le contraire de ce qu’il prévoit aujourd’hui. J’ai passé cinquante ans à observer ces transitions. Chacune a remodelé les marchés. Et chaque fois, les effets se sont fait sentir ici, de Saint John’s à Victoria, dans nos hypothèques, nos régimes de retraite et nos paniers d’épicerie.
 

Votre bœuf, votre essence, votre hypothèque

Warsh entre en fonction au moment où l’inflation américaine a bondi à 3,8 % en avril, son plus haut niveau depuis mai 2023. Le prix du bœuf a augmenté de 14,8 % en un an. L’essence, de 28,4 %. Le baril de pétrole Brent a franchi les 110 dollars américains, poussé par le conflit avec l’Iran. Le prix des aliments achetés en épicerie a grimpé de 0,7 % en un seul mois, la plus forte hausse depuis août 2022. Pour la première fois en trois ans, les salaires réels des Américains ont basculé en territoire négatif. On gagne moins que ce que l’inflation nous enlève.

Pourquoi des statistiques américaines devraient-elles inquiéter un ménage de Terrebonne, de Saskatoon ou de Fort St. John ? Parce que nos marchés financiers sont profondément intégrés. Le taux directeur de la Fed se situe dans la fourchette de 3,50 % à 3,75 % ; celui de la Banque du Canada est à 2,25 %. Cet écart d’environ 150 points de base pèse sur notre dollar. Quand le huard faiblit, le prix des fruits, des légumes et de la viande importés augmente directement dans nos épiceries. Pour le manufacturier de Drummondville ou l’exportateur de poisson de Terre-Neuve qui vend en dollars américains, chaque cent perdu sur le huard gruge la marge bénéficiaire.

Chez nous, la grande majorité des hypothèques sont à taux fixe de cinq ans. Des centaines de milliers de ménages canadiens renouvelleront la leur en 2026, passant d’un taux pandémique autour de 2 % à un taux avoisinant les 4,5 %. Sur une hypothèque montréalaise typique de 475 000 $, c’est environ 600 $ de plus par mois. Plus de 7 000 $ par an. Et si Warsh met en œuvre son programme de réduction du bilan de la Fed, les taux à long terme pourraient grimper davantage, entraînant les rendements obligataires canadiens dans leur sillage, comme l’ombre suit le marcheur.

Les signes de tension sont déjà visibles. Au premier trimestre de 2026, plus de 37 000 Canadiens ont déposé un dossier d’insolvabilité, en hausse de 8,5 % par rapport à l’an dernier et le chiffre trimestriel le plus élevé depuis la crise financière de 2009. Ça représente environ 17 Canadiens par heure, jour et nuit, pendant trois mois.

Ce n’est pas de la théorie. Le rendement de l’obligation du Trésor américain à 30 ans a franchi les 5 % la semaine dernière, son plus haut niveau depuis l’automne 2023. L’ombre a suivi : le rendement de l’obligation du gouvernement du Canada à cinq ans a grimpé jusqu’à 3,35 %, celui à dix ans a touché 3,74 %, des niveaux inégalés depuis la mi-2024. Les prêteurs canadiens ont déjà relevé leurs taux fixes de cinq ans de 25 à 40 points de base ces dernières semaines. Le marché obligataire n’attend pas la première réunion de Warsh : il bouge déjà.
 

Plus de 1 200 milliards de raisons de s’en soucier

Si vous travaillez au Canada, une partie de chaque paye va à un fonds de pension public dont vous ne pouvez pas vous soustraire. Hors Québec, c’est Investissements RPC, avec un actif net de plus de 730 milliards de dollars pour 22 millions de Canadiens. Au Québec, c’est la Caisse de dépôt et placement, qui gère 517 milliards de dollars pour six millions de Québécois. À eux seuls, ces deux fonds totalisent plus de 1 200 milliards de dollars d’épargne-retraite obligatoire, directement exposés aux décisions de la Fed. Et ça, c’est avant d’ajouter votre REER ou votre régime d’employeur.

Notre premier ministre, Mark Carney, connaît bien Warsh. Ils ont géré la crise de 2008 ensemble, Carney à la tête de la Banque du Canada, Warsh comme gouverneur de la Fed, dans les mêmes salles, sur les mêmes appels. Ce genre de relation, forgée sous le feu, ne s’improvise pas dans les colloques universitaires. Ça ne garantit rien, mais les deux hommes savent comment l’autre pense.
 

Un banquier central pas comme les autres

Warsh a 56 ans. Il est diplômé de Stanford et de Harvard, mais ce n’est pas un économiste universitaire. Avant d’arriver à la Fed, il conseillait des fusions-acquisitions chez Morgan Stanley. Nommé au conseil des gouverneurs de la Fed à 35 ans, le plus jeune de l’histoire de l’institution, il s’est retrouvé au cœur de la crise de 2008, où l’historien David Wessel le décrit comme l’un des « quatre mousquetaires » de la réponse d’urgence, aux côtés de Ben Bernanke, Donald Kohn et Timothy Geithner. Il a quitté l’institution en 2011, en désaccord ouvert avec l’assouplissement quantitatif, et a passé les quinze années suivantes auprès de Stanley Druckenmiller chez Duquesne, l’un des plus grands investisseurs de notre époque. Ce n’est pas un théoricien de campus. C’est quelqu’un qui a mis son propre argent en jeu, beaucoup d’argent, et qui arrive à la Fed avec une fortune personnelle qui dépasse largement les 100 millions de dollars américains.
 

Ce qu’il veut changer

S’il fallait résumer le programme de réforme de Warsh en une seule phrase, ce serait sa formule fétiche : « L’inflation est un choix. » Warsh blâme la Fed de Powell pour la flambée des prix de 2021-2022. Il veut un cadre entièrement nouveau pour mesurer l’inflation, et surtout, il veut réduire massivement le bilan de la Fed, passé de 800 milliards à environ 6 700 milliards de dollars américains.

Pensez à la Fed comme à un médecin qui dispose de deux outils : le taux d’intérêt, c’est le médicament quotidien ; le bilan, c’est la perfusion branchée en arrière-plan. Warsh veut débrancher la perfusion, ou du moins la réduire considérablement, en pariant qu’un bilan plus petit permettrait des taux directeurs plus bas. En pratique, réduire le bilan force le marché à absorber davantage d’obligations, ce qui pousse les taux à long terme vers le haut. C’est là que votre hypothèque entre en jeu.

Warsh veut aussi que la Fed parle moins. Beaucoup moins. Il a suggéré que les dirigeants de la banque centrale « sautent des occasions de partager leurs dernières réflexions ». L’ironie ne manque pas : en 2014, notre premier ministre, Mark Carney, alors gouverneur de la Banque d’Angleterre, a embauché Warsh pour faire exactement le contraire. La « Warsh Review », publiée en décembre 2014, recommandait plus de transparence, plus de publication des procès-verbaux, plus de discipline dans les communications. L’homme que Carney a engagé pour enseigner la transparence à la Banque d’Angleterre veut maintenant que la Fed se taise. C’est un virage à 180 degrés.
 

Le mur de la réalité

Trump a nommé Warsh parce qu’il voulait des baisses de taux. Il a même plaisanté, en janvier, qu’il le poursuivrait en justice si les taux ne baissaient pas. La sénatrice Elizabeth Warren, à l’audience de confirmation, l’a traité de « marionnette » de la Maison-Blanche. Il a répondu qu’il ne serait la marionnette de personne. Marionnette ou pas, la réalité des marchés est brutale : les contrats à terme ne prévoient aucune baisse de taux en 2026. Au contraire, plus de la moitié des investisseurs anticipent maintenant une hausse de taux d’ici la fin de l’année. L’inflation à 3,8 %, gonflée par le conflit avec l’Iran, refuse de coopérer.

Warsh présidera un comité de douze personnes, pas une dictature monétaire. La dernière réunion sous Powell, le 29 avril, a produit quatre votes dissidents, du jamais vu depuis 1992, partagés entre faucons et colombes. Stephen Miran, le gouverneur qui a voté contre la majorité à chacune de ses six réunions, réclamant toujours des taux plus bas, a quitté son siège le 14 mai pour faire place à Warsh. La colombe la plus fiable du comité n’est plus.

D’ordinaire, un président de la Fed quitte l’institution à la fin de son mandat. Powell a signalé qu’il resterait comme simple gouverneur, possiblement jusqu’à l’expiration de son mandat en janvier 2028. C’est du jamais vu depuis 1948. Tant qu’il reste, Trump ne peut pas nommer un allié à ce siège, et Warsh devra composer avec un ancien président qui vote encore à la table.

En cinquante ans de métier, j’ai rarement vu un président de la Fed aussi coincé avant même sa première réunion. Il prend les commandes face au rendement de l’obligation du Trésor à dix ans le plus élevé pour un nouveau président depuis Greenspan. S’il laisse les rendements obligataires continuer de grimper, il risque un resserrement du crédit qui touche l’économie réelle, du prêt hypothécaire au financement des provinces. S’il baisse les taux pour soulager la pression, il jette de l’huile sur une inflation qui refuse de descendre sous les 3 %. Et s’il ne fait rien, en espérant que la situation se calme d’elle-même, le marché obligataire pourrait décider à sa place. Demandez à Liz Truss, dont le gouvernement a été démoli par le marché obligataire en quelques jours, combien de temps il faut aux marchés pour renverser la crédibilité. Si Warsh a raison, et qu’un bilan plus mince permet effectivement des taux directeurs durablement plus bas, les emprunteurs canadiens pourraient en profiter. Mais ce pari prend des années à se concrétiser, et le marché obligataire le mettra à l’épreuve bien avant que les résultats soient connus.
 

Garder la tête froide

Le jour de la nomination de Warsh, l’or a chuté d’environ 9 %. L’argent s’est effondré de 31 %, sa pire journée depuis 1980, quand les frères Hunt ont tenté d’accaparer le marché. Depuis, la panique est retombée. Ni la peur ni la complaisance n’étaient justifiées.

Le gouverneur Macklem a choisi ses mots avec soin : « Nous avons tous besoin que la Fed fonctionne bien. » Traduction libre : nous n’y pouvons rien, mais nous en subirons les conséquences. Sur les pressions intérieures, Macklem a été direct : la flambée de l’essence et l’inflation alimentaire « mettent plus de Canadiennes et Canadiens sous pression ». Plus révélateur encore, il a laissé entendre que si le pétrole reste au-dessus de 100 dollars américains le baril, la Banque du Canada pourrait devoir relever ses propres taux, qu’elle a maintenus à 2,25 % lors de sa réunion d’avril. Sa prochaine décision est prévue le 10 juin, six jours avant que Warsh ne prenne les commandes de la politique monétaire américaine.

Warsh a dit publiquement, sous serment, exactement ce qu’il comptait changer. Il ne réussira peut-être pas. Mais la bonne réaction, ce n’est pas la panique, c’est l’attention. Surveillez la décision de la Banque du Canada le 10 juin et celle de Warsh le 16 juin. Ce qui se passe à Washington n’est pas un feuilleton étranger. C’est un facteur direct dans le prix de votre épicerie, le coût de votre hypothèque et la valeur de votre régime de retraite. Parce que notre marché obligataire, notre dollar et nos grandes banques sont des succursales officieuses de l’écosystème financier américain. Qu’on le veuille ou non. 

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