15 mai 2026 | Conseils discrets | Lecture de 11 minutes
L’héritage d’Hormuz : Gremlin ou Civic?
Dans les années 1970, le monde a été frappé par une série de chocs économiques. Des années de politiques monétaire et budgétaire accommodantes avaient alimenté une spirale salaires-prix, tandis que les prix de l’énergie ont bondi une première fois avec l’embargo pétrolier de l’OPEP en 1973-1974, puis de nouveau avec la révolution iranienne de 1979. Les constructeurs automobiles ont répondu en misant sur la voiture compacte écoénergétique, et l’industrie automobile naissante du Japon (la Toyota Corolla, la Honda Civic et la Datsun 510) s’est retrouvée face aux modèles américains : l’AMC Gremlin, la Ford Pinto et la Chevrolet Chevette. Avec le recul, le combat était inégal.
Paul Volcker, alors président de la Réserve fédérale américaine, a fini par mettre un terme à la crise au début des années 1980 en relevant les taux d’intérêt au-dessus de 20 % pour juguler l’inflation. Le Canada, fidèle à son habitude de suivre son voisin américain, a emboîté le pas. Ce fut le point de départ de plus de 40 ans de croissance presque ininterrompue, mais l’époque était sombre.
Alors que la guerre en Iran entre dans son deuxième mois, les marchés et les économies du monde entier commencent à mesurer l’impact du choc pétrolier qui en découle. L’histoire nous enseigne qu’une flambée des coûts de l’énergie peut avoir des répercussions bien au-delà du prix à la pompe. Quelle est l’ampleur des dégâts? Les investisseurs devraient-ils s’inquiéter? Et quelles occasions pourraient se présenter? Nous avons posé ces questions à Nick Szucs qui, en plus de couvrir les titres énergétiques pour nos stratégies d’actions canadiennes, dirige l’équipe de recherche.
Avant de parler des répercussions plus larges, en quoi cette flambée du pétrole touche-t-elle les producteurs canadiens différemment des précédentes?
Les producteurs canadiens profitent clairement de cet environnement, car les actifs énergétiques de l’Ouest canadien figurent parmi les plus attrayants au monde à l’heure actuelle. Ils ne dépendent pas des routes de transit par le détroit d’Hormuz, bon nombre d’entre eux possèdent des profils de production à longue durée de vie et à faible déclin, et ils se trouvent dans un territoire politiquement stable. Nos positions dans Canadian Natural Resources, Tourmaline Oil, Methanex, Pembina Pipeline, Topaz Energy et Keyera en sont six exemples clés. Ces sociétés génèrent des flux de trésorerie disponibles considérables dans le contexte actuel.
Le rendement boursier de ces sociétés a été prévisiblement solide, sans toutefois suivre la hausse du prix du pétrole, et ce, pour deux raisons principales.
La première est le taux de change. Quand les prix du pétrole montent en flèche, le dollar canadien tend à s’apprécier par rapport au dollar américain, car le Canada est un grand exportateur de matières premières et les investisseurs mondiaux traitent le huard comme une monnaie liée aux ressources naturelles. Cette appréciation peut annuler une partie des gains pour les producteurs canadiens lorsque les revenus en dollars américains sont convertis en dollars canadiens. On a observé une dynamique similaire lors des cycles énergétiques de 2008 et de 2022.
Historiquement, le pétrole lourd canadien s’est négocié à un escompte significatif par rapport au brut léger américain, du fait de la différence de qualité et des coûts de transport vers les raffineries américaines. Cet escompte s’est toutefois rétréci au cours de la dernière année. Pourquoi? Parce que les producteurs canadiens ont pu acheminer davantage de volumes vers les ports du Pacifique depuis la mise en service de l’expansion du pipeline Trans Mountain. La bonne nouvelle, c’est que les producteurs canadiens sont mieux positionnés que lors des cycles précédents. Cela dit, si les raffineries asiatiques devaient réduire leurs activités, la demande de brut canadien en serait touchée.
En résumé, les perspectives à moyen et à long terme des producteurs canadiens sont plutôt optimistes, mais le court terme reste compliqué, entre l’incertitude macroéconomique, les dynamiques de change et la durée de la crise.
Comment voyez-vous l’impact potentiel des prix de l’énergie sur l’inflation, les taux d’intérêt, la croissance économique et les marchés en général?
Le choc énergétique lié à la guerre en Iran est fondamentalement différent d’une hausse typique des prix des matières premières : il est causé par une contraction de l’offre et de nature structurelle, plutôt que par la demande et de nature cyclique.
Quand le pétrole monte parce que l’économie mondiale est en plein essor, les banques centrales peuvent passer outre. Comme c’est la demande qui tire les prix, elles anticipent que l’offre finira par s’ajuster et que la situation se corrigera d’elle-même.
La situation actuelle est tout autre : l’offre a été physiquement retirée du marché. J’aime comparer le détroit d’Hormuz au plus grand oléoduc du monde. Environ 13 à 15 millions de barils par jour, soit à peu près 15 % de l’offre mondiale, ont été retirés du marché en raison de la fermeture du détroit et des dommages aux infrastructures connexes. Il n’y a pas de soupape de sécurité du côté de l’offre pour modérer les prix, et la politique des taux d’intérêt ne peut rien y faire.
Ce que nous surveillons de plus près, ce sont les retombées en chaîne. La hausse des prix de l’énergie se répercutera sur les coûts des matières premières comme le ciment, l’acier, le transport et le fret, ainsi que sur divers produits de consommation. Un dollar canadien plus fort pourrait aggraver la situation en rendant les exportations moins concurrentielles.
Il reste que nos économies sont beaucoup plus efficientes sur le plan énergétique qu’en 1973 ou même en 2008; le pétrole pèse bien moins lourd aujourd’hui qu’à l’époque. Un risque aigu que nous anticipons, en revanche, concerne le coût des aliments.
Le gaz naturel est la principale matière première utilisée dans la production d’engrais à base d’ammoniac. Si les prix du gaz restent élevés assez longtemps — et les maisons de négoce Vitol et Mercuria ont toutes deux déclaré lors d’une récente conférence que la destruction de la demande est « massive » et que le pire reste à venir — on commence à voir des réductions de production dans les usines d’engrais, ce qui finit par faire grimper les coûts de production alimentaire. C’est le scénario qui préoccupe les banques centrales, car l’inflation alimentaire frappe le plus durement les ménages à faible revenu et elle est politiquement intolérable.
Le scénario de base pour les marchés est que le conflit se résoudra d’ici quelques mois et que le prix du pétrole West Texas Intermediate se stabilisera entre 70 $ et 80 $ US environ. Cette fourchette correspond aussi à ce que la plupart des grandes maisons de négoce considèrent comme un nouveau plancher permanent, peu importe l’issue du conflit. Dans ce scénario, nous estimons que l’impact inflationniste sera significatif, mais gérable. La figure 1 illustre comment le choc actuel (avec un plancher de 75 $ US pour l’avenir) se compare aux prix des cinq dernières années.
Figure 1 : Prix du pétrole WTI sur 10 ans, jusqu’en mai 2026

Source: Bloomberg
Le risque peu probable mais à fort impact serait une fermeture prolongée du détroit, avec des prix de l’énergie élevés qui pousseraient l’économie vers une récession. Comme le montre la figure 2, les récessions sont fréquentes lorsque les flambées pétrolières persistent, et plusieurs sources de marché prévoient actuellement une récession mondiale si le détroit ne rouvre pas d’ici trois mois. Au moment d’écrire ces lignes, nous en sommes à environ 10 semaines. C’est le compte à rebours que les investisseurs doivent surveiller.
Figure 2 : L’impact de la hausse des prix du pétrole sur les marchés, 1970 – 2026

Source: Financière Banque Nationale, Banque Nationale du Canada
Les perturbations dans le détroit d'Hormuz et les dommages aux infrastructures régionales ont porté les prix de l'énergie à des niveaux beaucoup plus élevés. Bien que l'ampleur et la durée de ces impacts demeurent incertaines, la situation affecte les marchés, créant de la volatilité pour les actions.
Au-delà des gagnants évidents qui vendent leur pétrole à des prix plus élevés, quels effets secondaires surveillez-vous dans le secteur de l’énergie au sens large et dans les industries qui en dépendent? Pensez-vous que les marchés les escomptent suffisamment?
Au sein du secteur de l’énergie, les effets secondaires les plus intéressants se manifestent sur les marchés du gaz naturel liquéfié (GNL) et du gaz naturel, et plus précisément dans la pétrochimie. Les prix du GNL ont plus que doublé durant cette crise, et il ne s’agit pas simplement d’un rajustement mécanique calqué sur la hausse du pétrole.
Compte tenu des délais de plusieurs années pour les turbines et les composantes majeures, les dommages causés par les missiles aux infrastructures de GNL du Qatar représentent un chantier de 3 à 5 ans. Ce qui semblait être une interruption temporaire prend de plus en plus l’allure d’un changement structurel pour le marché du GNL jusqu’à la fin de la décennie.
En pétrochimie, environ 5 % de la capacité mondiale d’éthylène est déjà hors service au Japon, en Corée du Sud et en Chine, puisque ces usines fonctionnent avec des matières premières énergétiques du Moyen-Orient. Cela touche tout, des bouteilles en plastique aux composantes électroniques.
Nous suivons de près les prix du méthanol, étant donné notre position dans Methanex. L’Iran est le deuxième producteur mondial de méthanol, et le complexe d’Assaluyeh, qui représente environ 75 % de la capacité iranienne, a été touché lors des frappes d’avril. De plus, le champ gazier adjacent de South Pars, le plus important du pays et sa principale source d’alimentation pour la production de méthanol, a subi des dommages lors d’une frappe militaire distincte en mars.
Le méthanol sert à produire des oléfines comme matière première pétrochimique de substitution en Asie, et la perturbation de l’offre engendre des prix extraordinaires. Methanex a progressé de plus de 52 % au premier trimestre, ce qui en fait l’un des titres qui ont le plus contribué au rendement de notre portefeuille canadien.
Au-delà de l’énergie, je soulignerais l’aviation et l’agriculture comme les deux secteurs les plus vulnérables. Les coûts du carburant d’aviation ont bondi et plusieurs compagnies aériennes annulent déjà des liaisons ou préparent des plans d’urgence pour immobiliser une partie de leur flotte. Cette destruction de la demande dans le transport aérien pèse directement sur les commandes d’aéronefs, les aéroports et les entreprises liées au tourisme. En agriculture, des rizières en Asie du Sud-Est sont déjà en friche parce que les coûts du diesel et des engrais rendent la récolte non rentable. C’est un enjeu de sécurité alimentaire qui se reflétera dans les prix à l’épicerie d’ici quelques mois.
Les marchés escomptent-ils suffisamment tout cela? Je pense que la réalité physique est nettement plus grave que ce que les prix des marchés financiers suggèrent. Le Brent se négocie actuellement autour de 100 $ US le baril, en baisse par rapport à 120 $ US en mars, surtout parce que l’Iran a participé à une ronde de pourparlers de paix. Mais l’économiste en chef de la maison de négoce Trafigura l’a bien exprimé récemment : la destruction de la demande se produit dans des endroits qui ne sont pas des centres de fixation des prix visibles. La souffrance est réelle au Bangladesh, au Vietnam et aux Philippines; elle ne se reflète tout simplement pas dans les écarts de crédit ni dans l’indice de volatilité VIX. Je crois que les titres énergétiques demeurent nettement sous-évalués par rapport à la réalité du marché physique. Mais le risque, c’est qu’une fermeture prolongée du détroit finisse par entraîner un ralentissement mondial, voire une récession. Dans un tel scénario, ce n’est pas seulement le pétrole qui en souffre, mais aussi le consommateur : la corrélation entre les titres énergétiques et l’ensemble du marché boursier tend vers 1, et tout baisse en même temps.
À quelque chose malheur est bon. Où trouvons-nous des occasions malgré tout ce bruit?
Il y a pourtant de vraies raisons d’être optimistes. Le même choc qui a ébranlé les marchés mondiaux a accéléré une restructuration fondamentale de la chaîne d’approvisionnement énergétique mondiale, et cette fois, c’est l’Ouest canadien qui en sort gagnant. Ce printemps, Shell a acquis ARC Resources pour 22 milliards $, en désignant explicitement le Canada comme un « cœur de production à faible coût », ce qui constitue à notre avis la première d’une série de transactions semblables. Pendant ce temps, LNG Canada progresse vers une deuxième phase d’expansion, et d’autres projets d’exportation vers le Pacifique prennent de l’élan.Les actifs gaziers et pétroliers du Canada, à longue durée de vie, à faible coût, politiquement stables et géographiquement à l’abri des conflits du Moyen-Orient, sont exactement ceux que les plus grandes sociétés énergétiques du monde sont prêtes à payer chèrement pour les détenir. Nous nous sommes positionnés délibérément dans ce créneau, bien avant la crise, par l’entremise des titres mentionnés plus haut : Tourmaline Oil, Canadian Natural Resources, Pembina Pipeline, Keyera, Topaz Energy et Methanex. Chacune de ces sociétés offre une exposition directe aux tendances de fond qui redessinent les marchés mondiaux de l’énergie. La crise n’a fait que rendre la thèse plus visible aux yeux des autres, et nous croyons que le meilleur de cette histoire reste à venir.
Mot de la fin
En terminant, Nick nous rappelle que ces types de perturbations créent en fait le terrain le plus fertile pour les investisseurs actifs. Alors que « détenir le marché » a été une stratégie gagnante ces dernières années, puisque les investisseurs passifs ont surfé sur l’élan des grandes technologiques américaines et de l’or au Canada, les stratégies passives auront vraisemblablement de la difficulté à rivaliser avec les rendements des gestionnaires actifs dans le sillage de cette crise. Quand les autres cèdent à la panique, avoir une opinion sur la valeur peut être extrêmement précieux : repérer les secteurs ou les sociétés qui ont le potentiel de créer une réelle valeur pour les actionnaires, mais dont les cours ont été emportés par le sentiment général du marché. Cette crise passera et, quand ce sera le cas, espérons que nous pourrons y voir davantage une Civic qu’une Gremlin.